Dans cette 17e livraison, Le
Visiteur a souhaité présenter l’œuvre d’un architecte majeur de
notre temps ; immergée dans les terres du baroque ibérique dont les ondulations
et les motifs chantent l’esprit des bâtisseurs lusitains, l’œuvre de João Luís
Carrilho da Graça offre la tranquillité des surfaces nues. L’art difficile
d’être simple, cet art de la retenue que cultive Carrilho semble permettre à
ses projets de se détacher du présent. Ils s’opposent à un certain bavardage
actuel et s’éloignent de l’ornementalisme en vogue aujourd’hui, celui qui ne
s’exprime que dans l’enveloppe. Ils offrent un aspect intemporel, hiératique,
affichant une certaine réserve vis-à-vis du contexte immédiat pour raviver des
figures immémoriales de l’architecture, des archétypes que l’on retrouve dans
chaque bâtiment.
À
l’École de musique et au pavillon de la Connaissance de Lisbonne, l’architecte
réinterprète le modèle du cloître : une enceinte opaque confisque les vues,
afin de les libérer, à travers quelques trouées ponctuelles judicieusement
disposées. Dans le bâtiment des archives de la présidence de la République, il
renouvelle le thème du mur, sous la forme solennelle, quasi sacrée, d’un
rectangle blanc suspendu au-dessus d’un plan d’eau d’un noir abyssal, derrière
et sous lequel s’organise le programme.
Ce
dossier consacré à l’œuvre de l’architecte portugais, avec des contributions de
Laurent Beaudouin, de Judith Rotbart et de Laurent Salomon, ainsi que de Victor
Diniz, constitue la première critique de son œuvre en langue française.
La
seconde partie du numéro rassemble des textes issus du colloque « Théorie et
projet1 ». À un moment où la théorie semble parfois remplacer le projet, sans
bénéfice pour l’un ni pour l’autre, nous avons souhaité faire le point sur le
rapport qu’entretiennent la pensée et l’acte de projeter.
Dans
une grande partie de la production architecturale contemporaine, la théorie se
présente sous la forme à la fois vaine et obsédante du « concept » ; j’ai
cherché à montrer cette mainmise des discours sur le travail de conception, et
d’en mesurer les conséquences au sein de la discipline architecturale. Michael
Hays se penche, lui, sur ce qu’il considère être une régression antithéorique
de la discipline ; en se référant à Jacques Lacan et Theodor Adorno, il y voit
la fin de « l’Autre » de l’architecture. Philippe Potié sonde les origines de
la notion de « théorie » pour y déceler le lien entre la parole oraculaire et
la pensée aphoristique.
La
critique des outils de la modélisation informatique qu’effectue Mario Carpo
cherche à dévoiler, derrière l’apparente variété des options que présente la
modélisation numérique des objets, la perte de contrôle de leur morphogenèse
par les architectes.
Antoine
Picon s’interroge, lui, sur la notion d’ornement, en en confrontant deux
conceptions : celle de la culture traditionnelle et celle qui émerge avec les
techniques numériques. S’appuyant sur le pavillon de l’Homme de Zurich, Olivier
Gahinet s’essaie à démontrer que l’analyse est aussi du projet ; il développe
un thème essentiel à l’architecture et à sa théorie, bien que peu exploré, au
moyen duquel il nous fait voir d’un autre œil les dernières réalisations de Le
Corbusier : celui de la sous-face, au regard des considérations d’échelle, de programme,
de forme et de matière. Pierre Caye s’intéresse à la double vie de la théorie,
ou plutôt à l’usage qui en est fait : d’une part, une fonction palliative qui
vise à combler l’impuissance de l’architecture, et d’autre part, le verbe
destiné à féconder l’acte de construire.
L’alliance
féconde entre théorie et projet peut également trouver à s’illustrer dans
l’œuvre singulière de certains architectes : nous avons souhaité dans ce numéro
rendre hommage à Michel Kagan, par la plume de deux de ses compagnons de route
: Laurent Salomon et Franco Purini, qui évoquent tous les deux son importance
comme architecte et sa place dans l’histoire de la discipline.
Dans une dernière partie,
Paolo Amaldi s’intéresse à l’École polytechnique d’Otaniemi d’Alvar Aalto, et
nous en livre une analyse spatiale précise et raffinée ; Claude Prelorenzo,
quant à lui, nous fait découvrir les essais cinématographiques de Le Corbusier
qui dormaient depuis 1937 dans les archives de cet observateur enchanté de la
vie ordinaire.