Ligne éditoriale

Les rencontres entre les faits construits et le jugement critique sont rares aujourd’hui. Rares aussi sont les occasions où l’on peut découvrir le travail des praticiens évoluant hors du circuit médiatique, et apprécier les efforts d’une pensée libre. Dans un paysage culturel et éditorial lissé et lassé par l’omniprésence des mêmes auteurs « signant » les grands projets de par le monde, le Visiteur souhaite promouvoir des réalisations exemplaires par leur manière d’accueillir nos usages et de donner forme à nos villes. Rendre justice à ces projets, c’est encourager un effort de pensée que rien ne favorise désormais, si ce n’est une idée de l’action professionnelle entendue comme un acte de foi.

Dans le monde actuel, l’intérêt réel pour l’architecture ne fait que décroître, sous l’action combinée du culte de l’image, de l’hystérie réglementaire et du cloisonnement administratif des responsabilités dans les opérations de construction ou d’aménagement du territoire. Pourtant, il existe encore des architectes qui pensent et agissent en faveur d’une architecture plus engagée à convaincre qu’à séduire.

Le Visiteur donne la parole au discours critique, pour installer un espace de pensée au service d’un réel débat, où l’on pourra notamment discuter la question – souvent éludée – de la réussite architecturale. Nous souhaitons tenter dans cette revue l’alliance entre un certain appétit littéraire et la culture du projet.

Créée par la Société Française des Architectes en 1995 à l’initiative de Sébastien Marot, le Visiteur a encouragé un regard critique sur l’architecture, le paysage, les infrastructures et l’urbanisme. Nous poursuivons dans cette voie, en mettant l’accent sur le champ architectural, aujourd’hui bousculé par des pratiques qui suscitent de nombreuses interrogations. Pourquoi la science du plan et de la coupe, cette mesure de l’étendue et du mouvement, est-elle délaissée au profit d’un façonnement de l’objet ? Pourrait-on envisager un travail sur la forme qui convoque d’emblée la question de l’espace au lieu de l’évacuer ? Qu’en est-il du statut de l’enveloppe dans la relation essentielle entre l’intérieur et l’extérieur, par laquelle l’architecture ne se contente plus d’être un objet regardé, mais devient aussi un dispositif regardant ? Pourquoi la qualité d’échelle des édifices est-elle quasiment oubliée alors qu’elle est la première de toutes ? Aujourd’hui, la volonté de « s’exprimer » l’emporte sur la fabrique du lieu.

On ne doit pas se méprendre : dans le paysage architectural de notre époque, on ne trouve pas de la différence, mais de la variété. Une variété des gestes formels et conceptuels visant à distraire des citoyens réduits au rang de spectateurs à coups de mises en scène, une variété faussement transgressive qui trahit en réalité une production asservie à la presse qui en diffuse l’image, et presque méprisante pour les valeurs de la discipline.

L’invention, ce tour de force qui réussit à mobiliser une certaine capacité d’oubli en même temps qu’il rend hommage au passé, ce pari de marier la singularité à l’évidence, a fait place à la lubie. On fait un usage obscène des espaces de liberté dont dispose encore le projet.

Paradoxalement, l’audace manque à l’appel : la véritable audace qui utilise le programme et le savoir constructif pour libérer la conception architecturale des réflexes et des raisonnements étroitement déterministes, afin de la conduire vers le jeu des plaisirs de l’espace. Plaisirs de voir, de parcourir pour découvrir, et de s’arrêter pour mieux apprécier.

Karim Basbous