n°7

Description

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Éditorial
Sébastien Marot
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Bien qu’il n’en soit pas directement question ici, la spectaculaire exposition Mutations, présentée l’hiver dernier à Bordeaux, est à l’arrière-plan des réflexions qui nous ont conduit à réunir les textes qui forment cette septième livraison du visiteur. Quels que soient les jugements que l’on puisse porter sur ses hypothèses, cet événement représente l’une des plus ambitieuses tentatives qui aient été entreprises depuis longtemps par des architectes et des critiques pour témoigner publiquement de la ville… c’est-à-dire du monde, puisque telle était l’équation fondatrice de l’exposition, le point de vue a minima sur lequel tous ses auteurs paraissaient s’accorder. Au-delà de ce credo globaliste, du reste, Mutations n’articulait pas vraiment un discours que nous pourrions récapituler sans peine. Comme le lecteur du catalogue aujourd’hui, le visiteur de Bordeaux était plongé dans des montages de données, de documents, de reportages ou d’analyses locales qui avaient plutôt pour effet d’alimenter la plus grande perplexité vis-à-vis des discours experts qui prétendent traiter de la ville et piloter ses transformations. Mesurer à quel point cette réalité urbaine nous échappe ou nous dépasse, par quelles ruses elle déroute et détourne les dispositifs censés l’organiser ou la canaliser, avec quelle rapidité elle s’invente elle-même partout, et enfin combien les instruments que nous utilisons communément pour nous la représenter et pour intervenir sur elle sont obsolètes et peu capables d’en rendre compte. Tel paraissait être le message de l’exposition, martelé dans un savant télescopage de gros plans et de photos aériennes : la ville n’est plus cernable, elle court plus vite que vous.

Le geste n’est certes pas tout à fait nouveau dans le champ de la critique architecturale et urbaine, qui consiste à montrer que Rome n’est plus dans Rome, que la ville se fait ailleurs et autrement qu’on croit on pense à Venturi, à Banham et à bien d’autres. Plus original en revanche était le scrupule de l’exposition à ne formuler aucune prescription au-delà de ce regard, comme si la seule attitude responsable en face de ce débordement, encore que hautement incertaine, était l’exploration des nouveaux territoires qu’il produit, et l’épreuve – voire l’exaspération – de notre perplexité même.

Rem Koolhaas, le principal inspirateur de Mutations, insiste souvent sur la démarcation nette qui séparerait son activité d’observation des phénomènes urbains contemporains, d’une part, et son activité d’architecte ou d’urbaniste, d’autre part. En même temps, nul n’a peut être cherché aussi obstinément à faire converger ces deux entreprises parallèles et à les nourrir l’une de l’autre jusqu’à l’assimilation. Les livres de Koolhaas et les projets de l’OMA jouent toujours de cette tangence par laquelle l’analyse se change en fiction, et le bâtiment en script ou en métaphore construite. C’est le sens de cette aventure singulière que nous avons cherché à mettre un peu en lumière en rapprochant des essais critiques consacrés à son prélude (les carrières pré architecturales de Koolhaas dans le journalisme et l’écriture cinématographique), à sa monumentale autorétrospective (S,M,L,XL), et à la scène architecturale contemporaine aux Pays-Bas, dont Koolhaas lui-même, comme on verra, se défend de partager l’optimiste fierté.

Les quatre textes qui précèdent, consacrés à l’extraordinaire maison-musée de John Soane et à l’Outlook Tower de Patrick Geddes – c’est-à-dire à deux édifices qui furent expressément envisagés comme des « résumés du monde » – peuvent également être lus ici en écho à Mutations. L’un comme l’autre, le kaléidoscope de Londres comme le périscope d’Edimbourg, fournissent d’intéressants contrepoints au stéthoscope de Bordeaux.

Quant aux deux visites qui ouvrent ce numéro, c’est peut-être le présupposé fondamental de Mutations qu’elles permettront de discuter, à savoir qu’il soit possible de présenter l’équation « Monde = Ville » comme une évidence ou comme un point de vue suffisant. L’attachement exclusif au concept de ville, qui survivrait curieusement aux mutations planétaires que l’on prétend décrire, et qui servirait même à les désigner « génériquement », a quelque chose de suspect. Tout risque en effet d’être générique quand on n’a plus qu’un seul mot pour en parler. L’intérêt majeur du regard que Gabriel Chauvel porte ici sur les transformations ordinaires de la campagne et sur les perspectives de la « petite agriculture », est justement d’inviter les observateurs du territoire à un utile contrechamp.

Des difficultés de distribution, qui expliquent le retard de cette livraison, ont déclenché une réorganisation de la revue. À compter de ce numéro, le visiteur est une coproduction de la SFA et des Editions de l’Imprimeur (avec lesquelles nous étudions l’idée d’une version anglaise distincte). Nous nous réjouissons de cette collaboration et des nouvelles perspectives qu’elle ouvre à la revue.


La petite agriculture
Gabriel Chauvel
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Les campagnes d’aujourd’hui souffrent de n’être pas assez regardées. Sans la culture qui nous permettrait de les lire, et qui n’est plus que l’apanage de quelques-uns, nous ne comprenons pas très bien ce qui leur arrive, ni les effets des nombreuses mutations qu’a connues l’économie agricole. Gabriel Chauvel, à la fois paysagiste et paysan, nous livre quelques clefs simples, et un langage pour comprendre. De quoi imaginer les modestes utopies d’une renaissance.

Ensembles moyens et grands
Daniel-H. Tajan
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Explorateur infatigable des territoires où furent appliquées les théories modernes, Daniel-Hubert Tajan nous convie cette fois à la visite patiente d’un périmètre restreint de la banlieue nord de Paris. Son parcours lui permet de construire sur les groupes de logements sociaux qu’il traverse ce qu’il appelle un « regard réversible ». Les grands ensembles ne sont pas considérés comme les déclinaisons d’un modèle mais comme autant de lieux, de paysages constitués, issus de projets conscients, qu’il s’agirait d’abord de reconnaître avant d’envisager leur modification, voire leur destruction.

L’infini artificiel

La maison-musée de Sir John Soane

Béatrice Jullien
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L’œuvre immense et singulière de John Soane (1753-1837) témoigne de l’acuité de sa culture classique, forgée à l’ombre de Piranèse et des théoriciens français du XVIIIe siècle, de la profondeur de ses engagements et de sa maîtrise d’artiste et de technicien. En partie disparues, ses réalisations sont largement connues par les archives conservées dans sa maison particulière, à la fois habitation, agence et collection d’architecture – elle-même la plus étrange de ses œuvres. Béatrice Jullien explore ici cet univers à la recherche des multiples récits qui s’y enchevêtrent, de la représentation de l’histoire de l’architecture à la mise en scène du projet.

Vincennes, musée d’architectures
Candice Bieth et Emmanuel Etienne
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Le projet présenté ici succinctement est une réflexion sur l’imbrication de la mémoire, de la ville et de la discipline architecturale qu’appelle l’idée même de musée d’architecture – comme le suggère le titre-programme (Cité de l’architecture) retenu pour le site de Chaillot. Il emprunte pour sa part la voie de l’anachronisme didactique, où l’histoire s’écrit par fragments et collage, et que John Soane avait lui-même suivie jusqu’au vertige.

L’Outlook Tower, anamorphose du monde
Pierre Chabard
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« The Tower and Patrick Geddes:
it is almost impossible to distinguish them. »
Lewis Mumford

« Infinite riches in a little room. »
Christopher Marlowe

Patrick Geddes (1854-1932), penseur polymorphe, universaliste et encyclopédiste, formé aux sciences du vivant et averti des problématiques évolutionnistes, a constamment prôné une articulation entre science et action, qu’il a surtout cherché à mettre en pratique dans les domaines du town planning, de l’éducation et de la politique. Pierre Chabard explique ici comment, grâce à l’Outlook Tower – la machine optique et muséographique qu’il avait réalisée à Édimbourg au début du siècle – Geddes entendait amener ses contemporains à réagir aux dysfonctionnements civiques et urbains de leur époque.

Le professeur Geddes et son Outlook Tower
Bertrand Faure
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Nous republions ici un récit paru le 10 avril 1910 dans la Revue politique et parlementaire, une publication mensuelle, de mouvance socialiste, fondée en 1894 par Marcel Fournier et dirigée alors par Fernand Faure (1853-1929), avocat, franc-maçon et homme politique girondin. L’article de Bertrand Faure, peut-être le fils de ce dernier, fait de larges emprunts à A first Visit to the Outlook Tower, la plaquette que Patrick Geddes venait de publier cette même année 1910.

Le film à l’envers : les années 60 de Rem Koolhaas
Bart Lootsma
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« En Indonésie, nous habitions les écuries d’une très grande maison entourée par un mur. Et de l’autre côté du mur se trouvait un lavoir avec une série de bassins très longs et parallèles. Il y avait là de très belles femmes qui lavaient les draps de façon très lente, très érotique… À un moment, une sonnerie a retenti; c’était l’heure du déjeuner, les femmes sont parties. Des hommes sont arrivés, ils se sont déshabillés, ont pissé dans l’eau et ont commencé à nager entre les draps. Ce fut une grande expérience…
À tout bâtard son arbre généalogique. »
Rem Koolhaas

Rem Koolhaas a toujours cultivé, comme autant de provocations critiques à l’égard de sa discipline, son dédain de l’idéalisme, son penchant pour les constats ou son goût parallèle pour l’écriture et la fiction. L’enquête de Bart Lootsma révèle ce que cette attitude doit aux deux vies antérieures de l’architecte, journaliste et cinéaste dans les Pays-Bas des années 60, au contact des scrutateurs les plus grinçants des mutations culturelles et politiques d’alors. Cet article a paru en 1999 dans le premier numéro de Hunch, la revue du Berlage Institute.

S,M,L,XL, cherchez le guide
Joseph Cho
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Depuis sa publication en 1995, le pavé de Rem Koolhaas et du graphiste canadien Bruce Mau s’est imposé comme nouveau modèle esthétique de la monographie d’architecte. Joseph Cho, lui-même architecte et graphiste, dissèque la construction, la mise en page et l’imagerie foisonnante de ce press-book hors normes pour réinterpréter son dessein et apprécier sa portée. Cet article est basé sur une communication donnée par l’auteur à l’école d’architecture de Princeton, dans le cadre du séminaire « Selected Architects of the XXth  Century – Le Corbusier and Rem Koolhaas ».

“Rem, do you know what this is ?”
Rem Koolhaas
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Pour l’événement de clôture d’un séminaire intitulé « A Critical Judgement » qui se tenait à Delft en décembre dernier, on demanda à Hermann Hertzberger et Rem Koolhaas de réagir à bâtons rompus devant une série de photos projetées en direct dans la salle. Lorsqu’une image du bâtiment VPRO réalisé par MVRDV à Hilversum apparut sur l’écran, voici la réponse que Koolhaas fit à Hertzberger. Nous la traduisons telle qu’elle a été publiée dans le numéro 3 du magazine Hunch, édité par le Berlage Institute.

La conspiration du réel
Valéry Didelon
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Aux Pays-Bas, aujourd’hui considérés comme la scène privilégiée de toutes les expérimentations architecturales et urbaines, une génération d’architectes a fait de l’intensification du « réel » son principal credo. Valéry Didelon, après cinq années passées dans plusieurs de ces agences, se penche ici sur les raisons et les ressorts de cette attitude. En dressant sa généalogie, en analysant ses résonances politiques, il en montre également les limites.

Dada, data
Irene Lund
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Hunch, la nouvelle revue que le Berlage Institute édite depuis son déménagement d’Amsterdam à Rotterdam, présente l’intérêt d’être à la fois une vitrine sur l’actualité et la recherche architecturales aux Pays-Bas, et un vecteur de leur critique. Dans son numéro 3, on trouvait ainsi, après une présentation détaillée de « 3D city » – un projet de « démultiplication des potentialités de la ville » conçu dans le cadre d’un atelier dirigé par Winy Maas et Wiel Arets -, la réaction d’une architecte qui avait participé au studio. En donnant la traduction de ce point de vue, le visiteur n’entend nullement s’essuyer les pieds sur un projet dont nos lecteurs ne peuvent ici que préjuger, mais juste se faire l’écho de la perplexité dans laquelle le mode de réflexion de certains architectes hollandais ne manque pas de nous plonger.