n°20 Le silence habité des maisons

Description

Éditorial : Le silence habité des maisons
Karim Basbous
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C’est par un détour, en empruntant à Matisse le titre d’un tableau, que nous avons mis ce numéro du Visiteur sous le signe de la demeure, une notion indissociable du « fait architectural ». Ses expressions sont multiples car selon les cultures, les usages et les époques, la tente, la villa, le palais, le château, l’appartement ou d’autres formes de logis ont contribué à définir des conditions spécifiques de l’« habiter ». C’est à travers la définition d’un « chez soi » spécifique que s’établit notre rapport au monde et aux autres. De la domus à l’actualité du logement et des villes, de la fonction protectrice de l’abri à l’épanouissement du plan ouvert, la maison a voyagé avec ses bagages : habitudes, représentations sociales, meubles et gestes quotidiens. Que reste-il de l’art d’habiter à l’heure du développement explosif des villes sans urbanité, des lotissements et des découpages d’îlots sans structure ? Comment habite-t-on aujourd’hui ? Quelle mémoire des pratiques d’hier nos modes de vie actuels trahissent-ils ? De l’imaginaire de la maison à la réalité du logement social, ces questions sont au cœur de la pratique architecturale, expliquent nos comportements et engagent des notions clés comme l’intimité, le privé, l’individuel et son rapport au collectif.

La question de l’espace intérieur se prête aussi aux regards du philosophe, de l’historien, de l’anthropologue ou du psychanalyste. Dans les articles qui suivent, les architectes se font critiques, expliquent les idées que portent leurs logements ou interrogent la persistance des mythes fondateurs de la maison, tandis que d’autres auteurs le font en observant les rites et en méditant les notions auxquelles se rattache le logis.

En s’appuyant sur la ville médiévale telle qu’elle est représentée au Trecento, Patrick Boucheron fait la liaison entre cette « ville sans ordre » et les lieux d’intimité, et éclaire d’un jour nouveau la rupture que représente le paradigme perspectif qui arrivera plus tard. Celui-ci instaurera un type d’espace au prix d’un autre, qui est perdu. C’est celui-là que nous propose de découvrir Patrick Boucheron. Parallèlement à la perspective, se met en place ce qu’on appellera la fenêtre albertienne, qui résume alors le rapport au monde. C’est avec elle que Bernard Paurd relit la longue histoire du plan « à coulisses », depuis le XVIIIe siècle jusqu’à ses propres expériences.

Le thème de l’habitat est au cœur de la distinction entre édifier et architecturer ; Pierre Caye s’y intéresse en mettant en évidence une théorie du mouvement et de la transparence spatiale déjà présente chez Barbaro, comme Roger-Pol Droit, lui, déplie la polysémie de la notion d’oïkos qui résume notre « être-au-monde » en incluant le registre spatial parmi de nombreux autres. Ma contribution s’intéresse à deux aspirations fondamentales et contradictoires, inhérentes à tout projet d’habitat et elles-mêmes issues de deux mythes originels – le ventre de la mère et le jardin habité. Elles me permettent de reconsidérer l’art du plan, de la coupe et du meuble à travers l’histoire, et d’en faire l’expression d’une dialectique toujours renouvelée de la clôture et de l’ouverture. Anthony Vidler, lui, nous introduit dans l’intimité de trois grands penseurs : Bachelard, Benjamin et Barthes, pour comprendre, à travers leur rapport à la table de travail, les conditions spatiales de la pensée.

Une autre pièce emblématique de nos habitations est la chambre ; Michelle Perrot raconte la vie des maisons à partir de ce lieu, ce symbole de l’intimité, du secret, des drames et de la liberté – précisément par le verrou. Ni les murs ni le toit ne suffisent pour protéger la maison : le droit existe pour définir le statut de tout lieu habité, au prix de nombreuses ambivalences que lui imposent les usages et des situations que nous fait découvrir l’article de Dany Cohen. La typologie est un savoir qui se perd, alors qu’elle structure nos villes comme elle structure les relations humaines. Olivier Gahinet en démontre l’importance, en identifiant des invariants liés à des archétypes et à des « qualités génériques » qui semblent manquer à de nombreux projets contemporains.

En apparence, le contraire de l’« habitant » paraît être le sans-abri, mais, paradoxalement, l’errance de celui-ci n’est pas la quête d’un logis. Patrick Declerck nous explique que le clochard n’est pas qu’un « naufragé », il représente un inconscient social, une existence qui nous en apprend aussi sur nous-mêmes.

Trois auteurs enfin nous conduisent hors de l’Occident : le lecteur pourra avec profit identifier des similitudes et des différences entre trois cultures. Augustin Berque explore l’intériorité nippone, Maurice Godelier analyse les traditions des Baruya de Nouvelle-Guinée relativement aux lieux qu’ils occupent, et Robert Dulau dévoile la présence du sacré par laquelle les rituels de la maison tamoule organisent le plan et rythment la vie de la maisonnée.

Deux articles sont « hors les murs » : Beatriz Colomina s’intéresse à Carlo Mollino, une personnalité inclassable – photographe, designer, ingénieur – dont l’œuvre et la vie se confondent, et Gilles Tiberghien, lui, présente un lieu, au Brésil, également inclassable, ni jardin ni musée au sens propre : Inhotim ; on y trouve, en pleine région minière, une expression contemporaine de ce que l’on appelle depuis longtemps la synthèse des arts.

Édith Girard est morte cet été. Nous dédions ce numéro à sa mémoire, avec d’autant plus d’émotion qu’il contient un texte qu’elle nous a livré il y a quelques semaines. Le thème de la maison lui était cher, et son propos à cet égard est une leçon. Une leçon d’architecture sur les qualités que doit avoir un logis, une leçon de simplicité et de clarté, par une architecte pour qui le projet était l’expression d’un engagement politique. Édith Girard a défendu sans relâche le droit à l’architecture pour tous, elle a consacré sa vie à concevoir des logements généreux, à dessiner la ville avec finesse, et à articuler avec intelligence les lieux de l’intimité à ceux de la vie collective. Édith était aussi, on le sait, une enseignante dévouée, dont le parcours intellectuel reflète deux grandes cultures du projet en France : celle initiée par Bernard Huet, dont elle a été l’élève, et celle du groupe Uno qu’elle avait fondé avec Henri Ciriani, Jean-Patrick Fortin et Claude Vié, et qui a valu alors à l’école d’architecture de Paris-Belleville une reconnaissance internationale. Édith a su prendre part à des aventures collectives sans jamais en faire des religions ; sa parole était limpide mais son esprit cultivait le doute, et sa vie reflète cette liberté dont elle nous a transmis le goût.


Avant l’espace : des lieux à habiter
Patrick Boucheron
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La ville bruit de mille paroles enchevêtrées faisant de la Phrase urbaine chère à Jean-Christophe Bailly la somme des conversations qu’elle accueille, davantage qu’un discours de la ville sur elle-même. Qu’est-ce alors qu’habiter chez soi, sinon forer dans ce grand corps parlant qu’est la ville « le silence habité des maisons » ? Et comment l’analyse historique des villes anciennes peut-elle constituer une source efficace d’intelligibilité pour cette inquiétude contemporaine ? C’est à interroger conjointement ces deux positions de pensée – à partir de l’actualité de l’habiter et à partir de son historicité – que s’attachera cette intervention. Elle le fera à partir d’un regard posé sur la peinture du Trecento italien : dans la tradition giottesque, les maisons sont données à voir comme des coques ouvertes au plan de la représentation, car elles figurent les boîtes locales où se déroulent des conversations silencieuses et singulières. C’est très exactement ce que l’on appelle, dans la philosophie aristotélicienne, un lieu : là où se situe un corps parlant. Or la spatialité médiévale combine l’hétérogénéité des lieux – avant que ceux-ci ne soient lissés et unifiés par la notion d’espace, dont la construction perspective est le bras armé. On tentera donc de suggérer quelques conséquences formelles, architecturales et urbaines, mais aussi juridiques, politiques et sociales, de cette étrangeté fondamentale.

Attachement, arrachement, arasement
Pierre Caye
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Il importe, dans les processus de résification et d’arasement qui caractérisent le système productif contemporain, de pouvoir réinscrire une trace, circonscrire un espace, ménager un lieu, i.e. habiter. Et il n’est pas de meilleure ressource à cette fin que l’architecture. Mais le lien entre habiter et architecturer ne va pas de soi ; ces deux dimensions fondamentales de l’aménagement du territoire et du ménagement de la vie apparaissent même à l’origine conflictuelles. L’architecture savante, en tant que savoir et discipline autonome, s’est constituée contre la cabane primitive, les modes de vie traditionnels et l’édification vernaculaire. Le De architectura de Vitruve en témoigne très clairement. C’est là la dimension révolutionnaire de l’architecture, sa puissance d’arrachement. Habiter aujourd’hui, habiter dans une architecture et grâce à elle, ne peut faire l’économie de ce conflit originel, qui nécessairement modifie le sens même de l’habiter, et le modifie précisément pour mieux surmonter l’arasement de notre temps.

Qu’est-ce qui, de la maison des Grecs, habite encore silencieusement les nôtres ?
Roger-Pol Droit
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Notre époque parle sans cesse d’économie et d’écologie, en des sens multiples. Nous n’entendons plus combien ces termes clés parlent aussi de maison. Pourtant, un antique mot grec, oïkos, habite silencieusement ces vocables omniprésents. Le projet d’un travail à venir est donc de le revisiter, et d’en tirer quelques conséquences.

Oïkos, en grec ancien, dit à la fois ce que nous nommons « maison » (bâtiment où l’on habite), « patrimoine » (biens meubles et immeubles possédés par un groupe ou un individu) et « famille », ou plutôt « maisonnée » (ceux qui vivent sous le même toit, ayant ou non des liens de parenté). Ce triple sens, simultanément présent dans presque tous les textes, s’accompagne d’autres singularités : ce « chez soi » antique se présente comme lieu d’échanges plutôt que de repli, espace de circulation plutôt que clôture hermétique. Loin de se définir comme unité originaire et substantielle, il est marqué par l’altérité et la pluralité. En outre, la série des termes antiques forgés sur oïkos, particulièrement vaste et diversifiée, se retrouve par exemple dans les vocabulaires de la guerre, de la politique, de l’éthique.

Que pourrait-on apprendre, en tentant de réentendre dans l’éco-nomie la règle de la maison, dans l’éco-logie la science de l’habiter, dans l’écou-mène une définition de la terre habitable ? Dans ces termes qui nous servent aujourd’hui à penser la production, la société, la nature, les langues, la terre, que peut apporter une réactivation de la présence silencieuse d’éléments empruntés, depuis les Grecs, à la maison ? L’objet de cette communication, qui esquisse un chantier de recherche en cours de constitution, est d’indiquer de premières pistes.

Bureau, divan et fenêtre : la position d’écriture de Walter Benjamin
Anthony Vidler
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« Je n’écris plus désormais qu’allongé. »
Walter Benjamin, 1931.

« Les encadrements des fenêtres de ma chambre découpent le paysage en autant de merveilleux tableaux. »
Walter Benjamin, 1933.

En suivant depuis ses années d’écolier jusqu’à ses derniers instants à Paris et à Ibiza la quête menée par Walter Benjamin pour trouver une position d’écriture correspondant à sa position de lecture et de copie, on explorera la phénoménologie implicite de l’espace de réflexion dans les intérieurs « philosophiques » de la modernité.

La rivalité des Muses
Karim Basbous
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Je partirai de l’hypothèse que tout projet d’habitat consiste à travailler – allègrement – le deuil de deux lieux primitifs : le jardin d’Éden, et le ventre de la mère. Ces deux mythes évoquent chacun à sa manière une vie sans effort dans l’abondance d’un environnement complet. Le drame de leur perte fonde le « problème » de la maison sous la forme de deux quêtes, deux parcours qui se croisent en chiasme. D’une part, la Chute divise le monde et instaure la construction comme nécessité (il faut se protéger d’une nature désormais hostile), mais l’esprit du jardin habité ne cessera de hanter l’abri, de l’ajourer, de l’éclaircir, au point parfois de le défaire ou de l’envahir. D’autre part, la naissance peut être considérée comme un exil qui annonce une vie dehors, auquel s’oppose le tropisme du repli, autour du feu nucléaire, ou, sur un plan individuel, dans les coins où l’on peut se blottir, refermer l’espace, redevenir « centre ».

Explorer ces deux figures du manque que sont le ventre et le jardin – la protection et le loisir – non comme des objets de nostalgie, de frustration, ou la matière d’une quelconque exégèse sur les origines mais comme de puissants stimulants pour qu’en chaque projet s’invente l’inattendue combinaison d’un plan, d’une coupe et des meubles dessinant à l’unisson les contours d’une qualité spatiale interprétant simultanément chacune d’elles.

Le secret des chambres
Michelle Perrot
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Au creux de la maison, lieu du privé, la chambre constitue, dans la culture occidentale, le cœur battant de l’intime. Théâtre des grands événements de l’existence, de la naissance à la mort, elle est aussi celui des souffrances et des plaisirs du quotidien : la lecture, l’amour, la maladie, le sommeil, le rêve. De cette étrange boîte, tous les éléments comptent : la porte et sa clef, symbole de liberté, la fenêtre et ses rideaux, les murs et leurs papiers peints, les meubles et les objets, la cheminée et ses photos. Le lit y dessine un tabernacle où le corps, dénudé, délivré, seul ou accompagné, peut se blottir enfin dans la nuit protectrice et inquiétante. Que se passera-t-il, cette nuit qui toujours « remue » (Michaux) ?

Pourquoi, comment la chambre est-elle devenue le lieu de nos repos et de nos retraits ? À quels rythmes, pour quelles raisons, selon quelles modalités ? Pourquoi a-t-elle constitué un problème pour les architectes, malhabiles à la nommer, à la situer, à l’identifier, à lui reconnaître une place, eux qui souvent ambitionnaient de la dissoudre (tel Le Corbusier) ?

Pourquoi apparaît-elle aujourd’hui incertaine, fragilisée par les mutations biologiques, immobilières, familiales, individuelles ; et confortée aussi par la dissémination des moyens de communication, les besoins et les désirs des âges extrêmes (les enfants, les jeunes, les vieux étant consommateurs de chambres) ?

Cet espace minuscule, cellule vitale, croise des histoires collectives et singulières qui hantent nos mémoires et notre « recherche du temps perdu ».

Chez soi ? Lieux intimes et ambivalences du droit
Dany Cohen
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Comment le droit, qui comme les ondes nous environne constamment sans que nous y songions, appréhende-t-il l’intérieur du logis ? Lui confère-t-il un statut spécifique et si oui lequel ? Comment concilie-t-on le fait qu’aucun lieu n’est véritablement soustrait à la loi et le souci de protéger l’intérieur de l’habitation, regardé comme différent des autres lieux en ce qu’il abrite l’intime ?

Au XXe siècle, la notion de vie privée, maintenant bien assise dans quelques pays – dont le nôtre – est venue étendre et fortifier cette forme de liberté individuelle et la protection qu’elle appelle. Dans un mouvement complexe, épousant avec un certain décalage celui des mentalités, la règle de droit a, pour l’essentiel, limité – et simultanément, mais dans une bien moindre mesure, étendu – le droit de regard de la collectivité sur ce qui se déroule dans le secret des maisons.

Le droit ne regarde cependant pas toutes les chambres de la même façon, comme si leur nature juridique, cessant d’être univoque, pouvait varier en partie en fonction de la règle qui les éclaire ; ainsi la chambre d’hôtel, pourtant lieu intime et clos, n’est-elle pas considérée exactement comme celle de la maison.

Silence, ils habitent
Bernard Paurd
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Après un tour au Cateau-Cambrésis, on comprend mieux que Matisse vient aussi de l’école flamande et hollandaise : prolongeant Vermeer, il nous fait visiter les replis de la maison, froissements silencieux, pénombres et lumières, temps suspendus, attentes, rêves. Au crépuscule de sa vie, peignant le silence habité des maisons, Matisse montre, grisé sur fond noir dans les ombres du dedans, la transmission entre les générations, l’amour maternel attentif à l’enfant dans le silence de la lecture, le bois de fenêtre qui tire le bruissant Cézanne de la nature du dehors vers le bouquet de table au vase transparent.

Que nos maisons ne sont-elles ainsi… Souvent, on n’y habite pas seul, une pluralité de lieux à habiter est alors à construire avec les silences nécessaires, cela convoque des techniques pour obtenir les acoustiques et flexibilités appropriées, dans la lumière du jour, sans perdre la plasticité d’espaces architecturaux multiples.

Et aussi, plutôt que sacrifier l’habitat du XXe siècle, les barres par exemple, creusons-les, ajoutons-leur de l’habitabilité, ouvrons-y des plages de calme, transitions attentives aux lumières, pénombres éclairées habitées d’usages discrets, places pour être favorables aux êtres.

Pouvons-nous, par artefact, renoncer au « pouvoir architectural d’octroyer les vies idéales », offrir aux habitants, avec le pouvoir de recomposer leurs espaces en trente secondes, l’accès aux bruits feutrés du silence habité ?

La vacance exquise de soi
Édith Girard
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La maison est l’écrin du paysage, mais aussi le lieu où « soi » peut être déposé en confiance. Par la lumière naturelle, la géométrie et les vues, le logis rend palpables les conditions spatiales et atmosphériques de notre être au monde.

En projet, le logement est lieu d’oppositions et de paradoxes ; son intimité doit permettre à la fois d’espacer et de rassembler ses habitants. Il doit aussi, pour le sentiment de liberté de chacun, s’ouvrir sur l’espace extérieur public ou privé qui l’entoure.

De l’ordre du désir, cette approche sensible de la question du logement n’évince pas les points de vue fonctionnel, technique, réglementaire ou politique mais peut ajouter par le plaisir de l’ancrage dans le réel, un sentiment de « bien être chez soi » qui est l’émotion architecturale spécifique de l’habitat.

Ce propos s’appuiera sur le récit d’une manière d’enseigner le projet de logement collectif, où l’étudiant, lui-même habitant, chemine, à partir de la source d’une idée spatiale puisée au plus profond de son être jusqu’à « la vacance de soi » nécessaire à l’avènement du bâtiment d’habitation qui dans sa complexité est fidèle à la devise kahnienne « what it wants to be ».

L’ordre et la variété du monde
Olivier Gahinet
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La typologie, cet art de la disposition des logements, constitue une sorte de théorie architecturale du voisinage et des manières d’habiter les uns à côté des autres. Si les raffinements qu’elle autorise ont pratiquement disparu du logement collectif d’aujourd’hui, c’est pour des raisons réglementaires certes (la diminution des surfaces et les normes « handicapés », par exemple), mais ces causes « externes » à la discipline ne font que donner le coup de grâce à un art déjà délaissé. Parallèlement, on observe que les formes urbaines de la ville néolibérale sont, derrière leur variété de façade, très peu nombreuses.

Pour comprendre cet appauvrissement typologique et morphologique, on analysera le rapport qu’ont pu entretenir types de logements et formes urbaines au cours de l’histoire récente. On mettra en évidence le fil qui tient ensemble toutes les grandes expériences du logement collectif moderne, au travers de quelques archétypes auxquels la plupart des logements peuvent être rapportés : la construction d’un point de vue sur la ville depuis son logement, la mise à distance du monde et l’établissement du regard protégé qui fonde la notion même d’habiter.

La maison impossible
Patrick Declerck
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Ils, elles, vivent dehors : dans les rues, gares, bois, espaces fragmentés à côté des périphériques. Grands blessés, victimes pérennes, exclus, étrangers aux choses tant qu’à eux-mêmes, leurs fragilités, terreurs, et solitudes, sont immenses. Ils étouffent. Et rêvent de murs. Murs idéaux, protecteurs mais impossibles. Ils n’en supportent ni le poids, ni le réel ou symbolique enfermement. Aussi survivent-ils là où le pire, toujours, est possible, mais où la fuite, l’idée de fuite, au moins théoriquement, demeure. Leur presque vie n’est que longue errance aux non-lieux du monde. Ce néant est leur dernière armure.

Espaces domestique et villageois chez les Baruya

Une tribu des Hautes Terres de l’intérieur de la Nouvelle-Guinée

Maurice Godelier
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Les villages Baruya comportent habituellement une population entre 100 et 250 personnes. Ils sont construits à flanc de montagne sur des terrasses mises en culture. L’espace villageois s’organise autour de deux pôles. Sur la terrasse la plus haute, un édifice constitue la maison des hommes où résident les initiés qui ont de 9 à 20 ans et qui est interdite aux femmes et aux enfants non initiés. À l’autre pôle, au bas de la montagne, près d’une rivière, se trouve un espace strictement réservé aux femmes et où sont construites périodiquement des huttes où les femmes accouchent et ont leurs règles. Entre ces deux pôles, sur diverses terrasses, sont construites les maisons d’habitation sur pilotis. Chaque maison est divisée elle-même en deux espaces de part et d’autre du foyer central. L’espace près de la porte est réservé aux femmes, aux filles et aux bébés, l’espace du fond au-delà du foyer est réservé à l’homme et à ses fils. Auprès de chaque maison on trouve un abri pour faire la cuisine.

Les deux espaces, villageois et domestique, sont construits pour signifier l’opposition et la complémentarité entre les hommes et les femmes, ainsi que l’opposition entre initiés et non-initiés. Chaque construction est surmontée de quatre pièces de bois tournées vers le soleil qui était considéré, avant la christianisation, comme le père des Baruya. Tous les matériaux utilisés dans ces constructions sont pris dans la nature qui les entoure. La société Baruya est un exemple de société où il existe une forme d’architecture mais où il n’existe pas d’architectes. Cette situation devait être générale au néolithique avant l’apparition des villes, des temples et des forteresses et d’un habitat différencié selon le statut des groupes humains qui occupaient l’espace des villes. Le métier d’architecte, ainsi que celui des artisans associés à ce métier, aurait donc pris naissance avec l’apparition de sociétés hiérarchisées et de l’opposition entre ville et campagne.

Maison temple
Robert Dulau
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La maison civile urbaine en Inde du sud, en pays tamoul, est un bon exemple de la richesse des façons d’habiter. Sa parfaite insertion dans une parcelle traversante, son alignement sur la rive de la rue et l’usage de matériaux traditionnels fondent l’espace urbain dans lequel elle s’inscrit. Par ailleurs, son organisation en un jeu subtil de seuils et de franchissements qui, en d’infinies variations, se déclinent et, de la rue à la cour arrière, rythment l’espace, évoque la hiérarchisation des espaces domestiques familiaux. Elle s’inscrit ainsi dans une culture spécifique : la mise en récit d’une maison temple.

Quelle résonance actuelle cette architecture domestique tamoule, si lointaine et en voie de disparition, est-elle susceptible d’avoir ? Quels contrepoints pourrait-on trouver aujourd’hui dans certaines expérimentations architecturales militantes sur la scène internationale en termes de tentatives pour renouer la relation entre l’homme et son milieu ?

Qu’est-ce qu’une intériorité nippone ?
Augustin Berque
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Le thème de l’intérieur (uchi) est au Japon fort prégnant, de la définition de la personne à celle du territoire, en passant par la maison. Dans une conversation ordinaire, suivant l’occasion, le même terme uchi pourra correspondre au français « je », « chez moi », « ma famille », « notre entreprise », etc. Dans le milieu nippon, la topologie du rapport dedans/dehors s’agence à diverses échelles, investissant l’intériorité du sujet dans des objets divers, ce qui diffère essentiellement de l’abstraction du « je » cartésien, mais traduit un aspect universel de l’habiter humain.


Une légère nausée : Carlo Mollino
Beatriz Colomina
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En 1943, dans une lettre à un ami, Carlo Mollino écrivait : « Malgré la bataille homérique silencieuse que je mène chaque jour avec mon père, que j’adore, je ne voudrais modifier en rien l’environnement dans lequel je vis et travaille : le bureau est l’exacte réplique d’un comptoir commercial hollandais ; la maison une prodigieuse superposition de différents modes de vie et de pensée, du style éclectique à l’Art nouveau tardif, avec toutes les ramifications que peut générer l’absence totale de préoccupation à l’égard du goût. Si je m’y retrouvais seul, je ne déplacerais pas une seule chaise ; cet intérieur est le plus “neutre” que je puisse souhaiter : il ne me dérange ni ne me perturbe à mauvais escient, et me permet de me retrouver seul avec mon imagination ou, disons, pour rester dans la tonalité du sujet, avec mon paysage intérieur. On y ressent seulement cette légère et permanente nausée qui empêche de sombrer dans l’acceptation et le confort. »

Il est difficile de ne pas songer à l’essai de Walter Benjamin, Louis-Philippe ou l’intérieur, avec sa séparation radicale entre locaux de travail et espace d’habitation, et d’ailleurs Mollino a évoqué Louis-Philippe dans un de ses textes. Mais que dire de la nausée, de cette « légère et permanente nausée qui empêche de sombrer dans l’acceptation et le confort » ?

En revenant d’Inhotim
Gilles A. Tiberghien
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La fondation Inhotim a été créée dans l’État du Minas Gerais, au Brésil, à la fin des années 1990, par le critique et curateur Ricardo Sardenberg. Le paysagiste et artiste Roberto Burle Marx, mort en 1994, fut très tôt associé au projet du centre, même s’il ne put pas véritablement le réaliser. Ce sont ses assistants qui lui donneront l’extraordinaire diversité végétale et les espaces naturels qui conviennent à la présentation des œuvres montrées en extérieur.

Ces œuvres sont visibles à ciel ouvert, sur le site même, ou dans des pavillons qui sont spécialement réservés aux artistes. Beaucoup, ici représentés, appartiennent au continent sud-américain, mais on trouve aussi bon nombre d’Américains du Nord et des Européens. « En revenant d’Inhotim » est le compte rendu d’une visite sur le site de la fondation qui tente de restituer la singularité de cette expérience d’art contemporain dans la nature sous les tropiques.