n°6

Description

Éditorial
Sébastien Marot
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Ce sixième numéro du visiteur a été largement coproduit par la direction de l’Architecture et du Patrimoine au ministère de la Culture dans le cadre de la préparation des Rendez-vous de l’Architecture prévus du 15 au 18 novembre 2000 à la Grande Halle de La Villette à Paris. Ses choix éditoriaux ont donc été guidés par l’ambition de nourrir et de stimuler ces rencontres qui, sous le titre mi-elliptique mi-littéral de « Transforma(c)tions », visent à débattre de la fabrication des villes et des territoires, en France comme en Europe.

Pour aider à dresser une sorte d’état des lieux et des points de vue, nous avons cherché à croiser des visites, des essais et des témoignages qui relèvent, en gros, de trois genres différents : la littérature, l’histoire critique et la photographie.

Au premier genre appartiennent surtout les contributions qui ouvrent ce numéro, soit que leurs auteurs s’appliquent à « l’enveloppement patient d’une réalité dans son site » (Jacques Réda), soit qu’ils s’efforcent, à partir d’un bout de territoire observé ici et maintenant, de faire lever tout un pan d’humanité (Jean Rolin, Marc Armengaud). Le thème des limites, de plus en plus incertaines, entre les villes, les banlieues et les campagnes, traverse ces trois témoignages, et se retrouve aussi dans la visite qu’Eric Lapierre a consacrée au territoire équivoque de la plaine de Montesson. Le regard à la fois descriptif et historiographique porté sur cette zone frappée d’expectative forme ainsi une transition avec les textes publiés ensuite qui relèvent franchement du second genre, à savoir de l’histoire critique.

À l’inverse des précédents, tous « situés » en France, les textes qui composent cette seconde série documentent des situations métropolitaines ou territoriales prises aux quatre coins de l’Europe : de l’originale Randstad hollandaise (Ed Taverne) à l’« hyperville » suisse (André Corboz) en passant par les débats architecturaux et urbains qui agitent aujourd’hui les vieilles capitales comme Rome (Francesco Garofalo) ou les moins vieilles comme Berlin (Gaëlle Pinson). Qu’ils s’appliquent à proposer des perspectives et des concepts pour mieux comprendre et envisager la réalité contemporaine, à méditer sur leur absence, ou au contraire à démonter des appareils de projets devenus aveugles à cette même réalité, ces quatre essais ont l’intérêt supplémentaire de former, ensemble, une sorte de périple à l’intérieur des débats dont l’architecture des villes est aujourd’hui l’objet, en Europe comme ailleurs.

Quant à la photographie, qui est l’outil d’investigation et presque le sujet de deux des trois contributions qui concluent ce numéro (Mikaël Levin et Gricha Bourbouze), elle est également présente dans les contrepoints offerts à d’autres textes par les images d’Emmanuel Pinard (sur la plaine de Montesson) ou de Patrick Faigenbaum (sur le boulevard Ney).

L’article de Soline Nivet, consacré à la visite critique des images fantasmatiques que la promotion privée vient régulièrement planter dans le chantier du paysage n’est pas facilement situable dans ce découpage. Mais les autres ne montrent-ils pas, pour certains, que les frontières entre genres deviennent parfois aussi difficiles à tracer que ces fameuses limites physiques entre états du territoire? Un autre genre se cherche à travers tous ces outils. Il est l’objet même du visiteur.

En espérant que l’ensemble de ce numéro permettra d’alimenter efficacement cette nouvelle édition des Rendez-vous de l’architecture, le visiteur voudrait remercier la Direction de l’architecture et du patrimoine pour sa confiance et son soutien, Yves Lion pour avoir eu l’initiative de cette collaboration, et Carole Alexandre pour l’avoir rendue agréable et fructueuse.

Nous signalons enfin à nos lecteurs que la revue paraîtra désormais tous les six mois, en novembre et en juin, et qu’un site internet est ouvert à l’adresse suivante : < www.levisiteur.com >, également accessible à partir du site de la Société française des architectes : < www.sfarchi.org >.


L’enveloppement et l’apparition
Jacques Réda
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Écrivain, poète, critique de jazz, un temps rédacteur en chef de la Nouvelle revue française (1987-1995), Jacques Réda a fait de ses promenades urbaines, suburbaines et campagnardes le moteur d’une œuvre importante, en vers et en prose, dont Paris est indiscutablement le centre. Dans l’entretien que nous publions ici, réalisé par télécopie en septembre 2000, nous avons interrogé l’auteur sur les motifs de cette entreprise psychogéographique poursuivie à travers une dizaine de livres. Il y est donc question, de Paris et de sa banlieue, des paysages, de la description, de la littérature et de la musique.

La chapelle ardente du maréchal Ney
Jean Rolin (avec des photos de Patrick Faigenbaum)
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Dans trois ouvrages récemment parus, Jean Rolin, journaliste reporter et écrivain, s’est attaché à observer le paysage physique et social de territoires en situations limites : entre Paris et sa banlieue, dans les villes frontalières françaises, et en ex-Yougoslavie, pendant et après la guerre. Au cours d’un entretien avec Françoise Fromonot, réalisé en août et septembre 2000, il a bien voulu évoquer le nouveau « terrain » qu’il s’est choisi, et qui est le sujet d’un livre actuellement en gestation. Le visiteur a invité le photographe Patrick Faigenbaum à parcourir à son tour ce territoire.

La limite passe dans mon jardin

Éloge mélangé de la schizophrénie fonctionnelle en milieu indécis

Marc B. Armengaud
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Début de l’article…

Où se tient ce jardin ? À l’accueil des visiteurs qui s’interrogeaient sur le début de l’Auvergne, mon grand-père le disait, mon père aussi, je peux bien le répéter à mon tour: c’est ici ! La limite entre le Bourbonnais et l’Auvergne passe par là. Et c’est ainsi, perché sur une butte qui domine un rapiécé de champs jusqu’à l’horizon des volcans, on peut voir l’Auvergne s’élancer à partir de chez nous.

La plaine de Montesson, zone non constructible agricole
Éric Lapierre & Emmanuel Pinard
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Début de l’article…

Une figure en Y renversé s’inscrit au centre du grand vide. Elle passe en deux points au-dessus de l’épaisse ligne orange qui barre horizontalement la surface blanche, avant de disparaître partiellement sous le dernier N de Montesson.

Randstad Holland

Horizons d’une ville diffuse

Ed Taverne
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L’une des formations urbaines les plus originales d’Europe est sans aucun doute la conurbation circulaire (Randstad) constituée par les principales villes de l’Ouest des Pays-Bas : Rotterdam, La Haye, Haarlem, Amsterdam, Utrecht… il ne s’agit pas là d’une simple contiguïté morphologique, mais d’un schéma ancien qui traverse l’imaginaire urbanistique de ce pays depuis plusieurs siècles et qui a tout à voir avec la place importante qu’occupe aujourd’hui la production hollandaise dans les débats architecturaux et urbains. C’est ce que met bien en évidence l’essai qui suit, publié en 1994 par l’un des spécialistes de l’histoire de l’urbanisme et de la planification aux Pays-Bas.

La Suisse comme hyperville
André Corboz
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André Corboz s’est particulièrement penché sur l’évolution des imaginaires de l’espace habité et construit, notamment à travers l’histoire de ses représentations dans la peinture, la maquette, la cartographie et la photographie. Engagé dans les débats contemporains sur la façon dont le territoire urbanisé peut être aujourd’hui envisagé par les projets qui visent à l’aménager, il lui appartient d’avoir proposé deux grandes métaphores opératoires : celle du palimpseste en 1983 (« Le territoire comme palimpseste », in Diogène, 1983) et celle de l’hypertexte en 1993. Le texte qui suit est celui d’une conférence donnée le 29 avril 1997 dans le cadre du cycle « Suburbanisme et paysage » organisé par la Société française des architectes.

La « reconstruction critique » à Berlin, entre formes et idéologie
Gaëlle Pinson
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La « reconstruction critique » désigne le cadre théorique des projets architecturaux et urbains élaborés et construits au centre de Berlin après la chute du Mur. Elle est aussi, depuis cette époque, l’objet de violents débats dont les implications paraissent dépasser le seul domaine de l’architecture et de l’urbanisme. Invoquée comme principe de conception, cette notion présente également d’autres visages : mot d’ordre d’une profession en cours de réunification à la fin de 1989, cadre de contrôle des investisseurs, vecteur d’imposition de l’idéologie ouest-allemande, voire outil de destruction légitime a partir de 1996. Revenir sur ses conditions d’émergence et analyser son usage au sein des polémiques qu’elle suscite permet de relativiser sa validité comme principe de conception, et surtout de remettre en cause sa portée comme critère d’analyse des projets. Ainsi, la mise en perspective de cette notion controversée révèle les limites d’une approche strictement architecturale et urbaine des chantiers de Berlin.

Lettre de Rome
Francesco Garofalo
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Début de l’article…

Que se passe-t-il à Rome en cette année 2000 ? Personne ne semble vraiment le savoir. Sur un fond d’intentions urbaines vagues et générales apparaissent une multitude de plans et des projets plus nombreux encore[1]. Il n’y a plus de perception partagée de ce que sont Rome, son architecture et son urbanisme. Avant de chercher à savoir si la chose est bonne ou mauvaise, ou simplement inévitable, on peut affirmer qu’elle vient en grande partie de la fébrilité avec laquelle la communauté architecturale se jette sur les opportunités que lui ouvre la reprise : le temps lui manque pour voir et pour entendre ce qui se passe dans l’ensemble de la ville.

[1] Le programme du Jubilé, par exemple, a marqué la naissance d’un nouveau genre de projet urbain : le recueil de projets. Dans les trois années qui ont précédé l’an 2000, ce recueil a d’abord comporté un petit nombre de projets d’envergure, comme le métro et le souterrain du château Sant’Angelo, puis s’y est ajoutée une longue série d’interventions, d’aménagement de rues et de restaurations. À mesure que le temps passait, la difficulté à mettre ces projets en chantier a provoqué un allègement du recueil, bien qu’en définitive un nombre non négligeable d’entre eux ait finalement été réalisé.

Common Places
Mikaël Levin
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L’artiste new-yorkais Mikaël Levin s’intéresse aux rapports que l’histoire et la mémoire entretiennent avec le territoire. Nous présentons ici une série de photographies tirées de son projet « Common Places », accompagnées d’un entretien avec son auteur. L’ensemble a été exposé à New York au printemps 2000. Le titre anglais a été conservé volontairement, pour des raisons qui apparaîtront au cours de ce dialogue.

Sans un nuage
Soline Nivet
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Début de l’article…

Sans un nuage, le ciel est bleu azur. Au milieu d’une clairière, un immeuble jaune pâle apparaît à travers les frondaisons épaisses d’arbres centenaires. Devant, quelques couples jeunes et beaux semblent voués à une déambulation sans fin. Une jeune femme vous salue, elle porte des lunettes de soleil et s’apprête à rentrer dans une petite voiture de ville toute neuve. Les fleurs abondent, les plantes grimpent ou tombent largement des balcons, équipés de parasols. Mais ces balcons sont déserts et personne n’est visible, ni dans le hall, ni dans l’encadrement des fenêtres. La rue est calme. Elle vous paraît même maintenant un peu vide. Vous ne parvenez pas à voir les immeubles voisins, cachés derrière le feuillage opaque qui cadre votre champ visuel. Vous paniquez un peu, cherchez une indication : panneau, plaque, numéro pour vous repérer… en vain.

Le regard éparpillé

Un échantillon de banlieue parisienne

Gricha Bourbouze
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« Mais les banlieues existent sans passé rationnel et à l’écart des “grands événements” de l’histoire. Oh, bien sûr, on peut sans doute y dénicher quelques statues, une légende et une ou deux curiosités, mais pas de passé — juste ce qui passe pour un futur : une Utopie sans fond, un lieu où les machines sont au repos et où le soleil s’est cristallisé, un lieu où la Cimenterie de Passaic (253 River Drive) fait de bonnes affaires dans la PIERRE, les MATIÈRES BITUMINEUSES, le SABLE et le CIMENT. »
Robert Smithson, Une visite des monuments de Passaic, New Jersey

Début de l’article…

D’un grand-parent à l’autre, je n’ai le plus souvent traversé la banlieue parisienne qu’en train ou en voiture, Garges-lès-Gonesse/Vert-le-Petit, de la ville neuve à la campagne, et ce n’est alors qu’un ciel plus vaste, un horizon dégagé et une multitude inaccessible. À l’écart de Paris, ville où le singulier se cache, où l’architecture s’offre à elle-même sa propre représentation, où chaque façade est le miroir d’une civilité rêvée, d’une identité ressassée, la banlieue m’est longtemps apparue comme une ville étrangère, fantasmée, connue par bribes, une ville abîmée où les lignes à haute tension serpentent de loin en loin, juchées sur d’improbables monstres d’acier. À l’écart de Paris donc, j’ai posé mon regard sur une ville ouverte.

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