La ville entre dispositif et projet / Pierre Caye.

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L’urbanisme contemporain semble vérifier la définition que Quatremère de Quincy donne de l’architecture comme un art qui a les pieds en terre et la tête au ciel. Mais la nature de la terre et du ciel dans l’architecture d’aujourd’hui est évidemment tout autre qu’à l’âge de l’architecture classique et néoclassique. Il ne s’agit plus de la terre du chantier et des fondations, ni du ciel des proportions et de leur harmonie. L’architecture et l’urbanisme restent une question de cosmologie, mais la cosmologie des hommes, comme celle des étoiles, a profondément changé depuis Quatremère. La terre "urbaine" est celle des rhizomes, des infrastructures en réseau, que sublime une esthétique de la fête, de l’événement, des singularités émergeant des réseaux de façon aléatoire et éphémère pour former une nouvelle voûte céleste au regard des hommes. Ce qui manque à cette cosmologie, c’est le sens de l’entre-deux, entre ciel et terre, là où l’architecture en tant que telle – en tant qu’elle n’est ni infrastructure ni spectacle – prend naturellement son site.

L’absence de l’entre-deux entre terre et ciel favorise la prolifération à la fois terrestre des réseaux et céleste des événements. Cette prolifération explique à son tour la confusion de la ville, la dissolution de l’entité urbaine d’un point de vue à la fois géographique et théorique. Vient à l’esprit cette pensée de Pascal dont on connaît par ailleurs le mépris pour tout ce qui est de l’ordre du divertissement et du spectacle baroques dont notre siècle a pour sa part hérité le goût :

"Un homme est un suppôt [un corps], mais si on l’anatomise sera-ce la tête, le coeur, l’estomac, les veines, chaque veine, chaque portion de veine, le sang, chaque humeur de sang ? Une ville, une campagne, de loin c’est une ville et une campagne, mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini. Tout cela s’enveloppe sous le nom de campagne."
Cette pensée de Pascal a pour titre "misère" : misère du réel incapable d’accéder à l’ordre, à la cohérence et à l’unité, misère de la pensée condamnée à n’en rien saisir sous l’effet du mauvais infini, qui ne cesse de diviser et de morceler la réalité...