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L’urbanisme contemporain semble vérifier la définition
que Quatremère de Quincy donne de l’architecture
comme un art qui a les pieds en terre et la tête
au ciel. Mais la nature de la terre et du ciel dans l’architecture
d’aujourd’hui est évidemment tout autre
qu’à l’âge de l’architecture classique et néoclassique.
Il ne s’agit plus de la terre du chantier et des fondations,
ni du ciel des proportions et de leur harmonie.
L’architecture et l’urbanisme restent une question
de cosmologie, mais la cosmologie des hommes,
comme celle des étoiles, a profondément changé
depuis Quatremère. La terre "urbaine" est celle des
rhizomes, des infrastructures en réseau, que sublime
une esthétique de la fête, de l’événement, des singularités
émergeant des réseaux de façon aléatoire et
éphémère pour former une nouvelle voûte céleste au
regard des hommes. Ce qui manque à cette cosmologie,
c’est le sens de l’entre-deux, entre ciel et terre,
là où l’architecture en tant que telle – en tant qu’elle
n’est ni infrastructure ni spectacle – prend naturellement
son site.
L’absence de l’entre-deux entre terre et ciel favorise
la prolifération à la fois terrestre des réseaux et
céleste des événements. Cette prolifération explique
à son tour la confusion de la ville, la dissolution de
l’entité urbaine d’un point de vue à la fois géographique
et théorique. Vient à l’esprit cette pensée de
Pascal dont on connaît par ailleurs le mépris pour
tout ce qui est de l’ordre du divertissement et du
spectacle baroques dont notre siècle a pour sa part
hérité le goût :
"Un homme est un suppôt [un corps], mais si on
l’anatomise sera-ce la tête, le coeur, l’estomac, les
veines, chaque veine, chaque portion de veine,
le sang, chaque humeur de sang ? Une ville, une
campagne, de loin c’est une ville et une campagne,
mais à mesure qu’on s’approche, ce sont des maisons,
des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des
fourmis, des jambes de fourmis, à l’infini. Tout cela
s’enveloppe sous le nom de campagne."
Cette pensée de Pascal a pour titre "misère" : misère
du réel incapable d’accéder à l’ordre, à la cohérence
et à l’unité, misère de la pensée condamnée à n’en
rien saisir sous l’effet du mauvais infini, qui ne cesse
de diviser et de morceler la réalité...